Le Yoga selon les yoga-sutras

Qu'est-ce que le Yoga ?



Commentaire de Swami Satyananda Saraswati


"Yogaschitta vritti nirodhah".

Yogah : Yoga ; chitta : conscience ; vritti : fluctuations ou remous circulaire ; nirodhah : qui bloque, qui arrête.

"L'arrêt des fluctuations de la conscience, c'est le Yoga." Chapitre 1, Sutra 2

Ce sutra est composé de quatre mots : Yoga, chitta, vritti et nirodhah. Nous n'allons pas commencer par le mot Yoga car après avoir étudié les 195 autres sutras, nous serons mieux à même de le comprendre.

Chitta est dérivé de la notion de base de chit, qui signifie voir, être conscient de, percevoir. Chitta, par conséquent, signifie conscience individuelle, ce qui inclut le conscient, le subconscient et aussi l'inconscient, qui sont des états du mental. La totalité de ces trois états du mental individuel est symbolisé par l'expression chitta. Chitta a reçu des acceptations différentes dans le Vedanta, mais ici chitta représente l'ensemble de la conscience individuelle qui comprend les trois états : l'état de conscience sensorielle ou objective, l'état de conscience subjective ou abstraite, et l'état d'inconscience ou état mental qui est le lieu des potentialités latentes. Ces trois états de conscience doivent être entendus comme chitta à laquelle on se réfère dans ce sutra.

Dans la Mandukya Upanishad, les quatres états, ou dimensions de la conscience, sont traités de manière extrêmement lucide. Si vous lisez un commentaire de cette Upanishad, vous aurez de votre conscience personnelle une notion lumineuse. Dans ce sutra, la chitta représente en fait les quatre dimensions de la conscience, mais en tant que symbole des trois dimensions de la conscience. Ces trois dimensions de la conscience sont résumées par le mot chitta, la quatrième dimension est nommée atman.

En bref, nous pouvons dire que l'atman plus la chitta est jivatman, la conscience individuelle ; l'atman moins la chitta est la conscience suprême (la quatrième dimension) ; jivatman moins chitta c'est l'atman. Ceci n'est qu'une explication indirecte du mot.

Que voulons-nous dire par l'arrêt ? Est-ce que cela signifie que nous arrêtons nos pensées, nos visions, notre respiration, nos désirs et nos complexes ? Est-ce qu'en les arrêtant, nous les bloquons ? S'il en est ainsi, alors Patanjali propose des suppressions. Ceci est vrai dans la mesure où la chitta est comprise à la lumière du mental comme instrument de connaissance en général, mais si la chitta équivaut à la conscience totale de l'individu, qui permet les diverses manifestations sur le plan du mental ou sur celui de l'astral, alors le doute concernant l'acte de la suppression s'évanouit totalement.

L'expression nirodhah dans le sutra signifie apparemment processus de blocage, mais cela n'a rien à voir avec un acte qui empêcherait le processus fondamental de la perception. En fait, il est clair dans ce sutra que nirodhah consiste à empêcher les processus de la perception, mais pas la perception elle-même. En tant qu'étudiant du Yoga vous serez forcément d'accord sur la précision de ce terme qui apparaît dans le sutra, à savoir que l'on bloque les processus habituels de la perception dans l'état yogique de méditation. Un peu plus tard dans ce chapitre, vous en apprendrez davantage sur la structure fondamentale et la nature, sur l'action et la réaction de la chitta, mais dans ce sutra on évique le fait qu'on peut éprouver un état de conscience différent et fondamental si l'on arrête le courant de la conscience.

Quand vous vous couchez le soir et que vous entrez dans l'état d'inconscience, ne percevez-vous plus rien ? Qu'est-ce qui arrive à votre perception sensorielle, à votre corps, à votre cerveau ? Est-ce qu'ils meurent, ou n'y a-t-il pas plutôt un processus de blocage du courant sensoriel, de la perception sensorielle et de la perception mentale ? Certainement c'est un état où les fonctions psychologiques sont coupées de la perception qui est habituelle à l'individu. Le courant des vrittis se modifie et par conséquent vous faites l'expérience d'un plan différent, d'objets différents, d'évènements, de personnes, de lieux et de processus autres. Tout cela nous ramène à l'ensemble des vrittis et se réfère à un état différent de la conscience, dû au blocage des vrittis habituelles.

Si vous analysez de tels états, où la perception individuelle se manifeste sous différents modes, formes et dimensions, alors vous vous rendrez compte que le processus des vrittis est différent de la perception et que l'on peut arrêter le flot des vrittis et transcender les limitations de la conscience, ou plutôt mettre un frein à ce courant sans cesse renouvelé des vrittis.

Ceci nous ramène au fait qu'il existe un processus défini, vierge de toute influence, qui se distingue de tout ce qui a trait au corps, au mental, aux sens et au prana. Cette perception n'arrête pas de se modifier d'un état de conscience à un autre. La substance de base est celle de la conscience qui sous-tend un état de perception constant et inaltéré.

L'existence de la conscience en nous n'est pas totalement dépendante du corps ; elle a partie liée avec ce corpset en même temps elle peut avoir son être sans ce corps, ou même exister en dehors de lui. Voilà bien où un blocage peut intervenir. Les pensées ordinaires n'ont pas à être supprimées. Ces pensées ne sont rien que des bribes de perception. Il semble bien qu'il y ait une zone fantastique inimaginable, où la conscience existe avec ce corps, au-delà de ce corps, mais quelquefois sans ce corps, et elle est infinie. Nous l'appelons ananta : infinie, sans fin. Ainsi nous apprendrons comment certaines pratiques énoncées dans le chapitre suivant, peuvent produire un événement où le processus invisible de conscience pourra être bloqué.

Mettons ceci bien au clair. Le courant de conscience dont nous parlons ici n'est pas le courant de notre mental, ni de nos pensées ; ce n'est pas le courant de nos sentiments, de nos passions et de nos désirs, ce n'est pas le réservoir de nos émotions et de nos expériences. Non, le mot chitta signifie la conscience comme un tout, à l'intérieur et à l'extérieur du corps, avec et sans le corps. En bref, la conscience ressemble à un fil qui relie de nombreuses vies et incarnations. Par conséquent le mot nirodhah ne signifie pas blocage des pensées, des désirs, des ambitions, des passions et du reste ; mais il signifie l'acte, ou les actes, par lesquels on bloque le processus de conscience responsable de la réincarnation.

Vritti. Vritti signifie cercle et vritti veut dire circulaire. Quand vous jetez une pierre dans un bassin, les mouvements de l'eau se propagent à l'extérieur sous forme de cercles concentriques. De la même manière la conscience a des schémas circulaires ; ceux-ci ne sont ni horizontaux, ni perpendiculaires, mais circulaires. Par conséquent les attitudes de la chitta, les modes du mental, sont appelés chitta vrittis.

Nirodhah vient de la racine rodha qui signifie l'acte de bloquer. Nous avons des mots qui se sont développés à partir de cette étymologie : rodha, avarodha, nirodha, virodha. Avarodha signifie obstruction, nirodha signifie blocage, virodha opposition. Ainsi l'idée de blocage est-elle clarifiée.

Pour conclure : qu'est-ce que le Yoga ? Le sutra répond que le Yoga consiste en un blocage des fluctuations qui surgissent dans toutes les dimensions de la conscience. Cela ne veut pas dire seulement qu'il faille se couper des expériences extérieures, qui vous assaillent dans votre recueillement du matin et du soir, mais ausi laisser de côté les visions qui vous viennent dans une méditation très profonde ou dans le samadhi supérieur. Quand les manifestations de la conscience individuelle, qui surgissent à différents niveaux sont transcendés, l'état de Yoga se manifeste.

 

Qu'est-ce que le Yoga ?



Les cinq états du mental et le Yoga de la Kundalini

Ceci se réfère à l'ordre, à la séquence de l'évolution de notre conscience. Maintenant vous pratiquez le Yoga, vous êtes en train d'apprendre le Yoga, vous allez transmettre et enseigner le Yoga. L'évolution de la conscience chez l'homme se classifie selon cinq stades. La conscience humaine va être amenée à se développer spontanément lorsqu'elle se libérera des griffes de la prakriti, ou des trois gunas, qui seront décrits largement dans le second chapitre. Or, en discutant à propos du mot chitta-vritti, nous avons fait allusion aux cinq états du mental. Lorsque nous comparons ces cinq états avec l'éveil de la kundalini en nous, nous pouvons en conclure très sûrement que l'état de moodha appartient au chakra mooladhara, où la conscience individuelle est endormie, latente. En sanscrit on dit que la kundalini est endormie, "la puissance du serpent" est assoupie. Après avoir accompli certaines pratiques il est tellement stimulé ou agité que cette agitation monte jusqu'à manipura chakra. Jusqu'à manipura, au centre du nombril, un aspirant à la spiritualité s'expose à être rejeté vers mooladhara. La conscience s'éveille, monte à swadhistana, puis à manipura, mais redescend à mooladhara, parce-que telle est sa nature. Cependant quand la conscience ayant atteint manipura est demeurée là quelque temps, puis l'a traversé ou transcendé, elle s'affermit dans le sens où l'état de vikshipta se poursuit jusqu'à ajna chakra. Elle s'élance plus haut encore et l'état de concentration se manifeste. Sahasrara, le chakra supérieur, est le sège de nirodha. Il se trouve au-delà des trois gunas.

Un guna n'influence pas à lui seul la personnalité. Il y a toujours une influence combinée de tous les gunas. Lorsque rajas prédomine, alors que sattva et tamas sont supprimés, la condition du mental est d'être éparpillée, dissipée, éclatée, on a des idées de suicide, de meurtre. On souffre d'avoir une personnalité divisée. Kshipta est le nom de cet état du mental. Lorsque tamas prédomine, en supprimant les deux autres gunas, le mental entre dans un état de léthargie. Le processus de la pensée ralentit et par moments la pensée elle-même semble se figer. Lorsque cet état s'approfondit, la léthargie mentale devient aigüe et s'exprime sous la forme de névrose avancée. Ceci est l'état d'abattement du mental qui est connu sous le nom de condition moodha de la chitta.

L'état de vikshipta du mental est un état oscillant, instable. Dans cet état particulier du mental la conscience individuelle se manifeste entre la stabilité et la dispersion. C'est la condition habituelle de tous les aspirants à la spiritualité quand ils s'assoient pour la puja, la méditation, la concentration ou antar mouna. C'est l'état mental d'un bon étudiant qui, ayant fait des études poussées et profondes, est en train de tomber sous l'empire d'une instabilité temporaire, due à l'interaction des gunas. Lorsque le flot, le courant continu de concentration, né de sattva, est interrompu par l'instabilité qui vient de rajas, on arrive à l'état de vikshipta de la conscience.

Dans cet état de conscience on a des visions. L'étudiant est très sensible et soumis à des humeurs. On le verra en train de méditer longtemps et soudain il plante tout là pendant des heures d'affilée. C'est un état remarquable ; en fait, le Yoga commence à ce stade, quand les gunas ont parfaite liberté de s'exprimer l'un après l'autre.

Lorsque sattva est libre de s'exprimer, alors naît l'état de fixité du mental. Lorsque rajas domine, le mental est dissipé. Lorsque tamas intervient, il n'y a ni cette fixité, ni cette dispersion ; il n'y a que désintérêt et inactivité.

Il est très important pour un aspirant à la vie spirituelle d'analyser la prédominance des trois gunas et de trouver le guna qui gouverne l'instant. C'est un instant rare que celui où les trois gunas ont une influence égale sur la personne. C'est toujours un guna qui gouverne les autres et qui règne, bien que les autres gunas aient des chances égales d'intervenir. Par exemple, lorsque rajas a le dessus, on observe toujours une réaction des autres gunas, ce qui amène des états alternés de concentration et de dissipation. Par conséquent, on doit bien veiller à reconnaître quel guna particulier prédomine à un moment donné. On reconnaîtra alors aisément les réactions qui ont lieu. S'il y a davantage de dissipation et moins de concentration, c'est rajas. S'il y a moins de concentration et moins de distraction, mais plus de ronflement et de sommeil, cela signifie que tamas émerge. S'il y a davantage de concentration, moins de dissipation et moins de sommeil, cela signifie que sattva l'emporte.

Après avoir analysé l'influence des trois gunas sur la conscience, on devrait trouver des moyens d'éliminer l'influence négative d'un guna particulier, ce qui permet de développer l'influence d'un guna positif. Par exemple, si après l'observation et l'analyse des pensées, vous avez découvert l'influence de tamas pendant la méditation, vous devriez rechercher les moyens de réduire l'influence tamasique en développant le guna opposé par une méthode appropriée. La technique pour développer l'influence positive est plus puissante que celle qui tente de supprimer l'influence négative des gunas. Dans ce contexte on devrait employer des asanas, des pranayamas et certaines pratiques de Hatha-Yoga. Peu importe que tamas fasse partie du tempérament, du mental ou qu'il soit habituel, ou une manifestation corporelle épisodique, les asanas et le Hath-Yoga vont éliminer la pression de tamas dans une très large mesure. Le travail physique a pour vertu d'éliminer l'essence même de tamas, non seulement pendant la méditation, mais pendant le déroulement de la vie elle-même. Si vous êtes submergé par la force de rajas, pendant la méditation en particulier et dans votre vie quotidienne en général, à tel point que vous n'arrivez plus à vous concentrer sur rien par suite des perturbations mentales, des samskaras, des désirs, des soucis et de la dépression, faites ceci : cessez de vous battre contre vous-même et employez toutes les pratiques qui éliminent l'élément de rajas de la racine même de la vie. Tournez-vous par exemple vers le Bhakti Yoga et le japa.

Le Karma Yoga également est une pratique essentielle ; j'y inclus le travail physique. Non pas tant parce qu'on en a besoin que parce qu'il est une nécessité de la vie spirituelle.

Supposez que vous vous rendiez compte que le rajas guna prédomine au moment de la méditation et qu'en conséquence vous n'arrivez pas à vous concentrer un seul instant, ou que, si vous essayez, vous sombrez dans le sommeil, le mental se met à divaguer, les pensées se mettent à remonter en foule ; vous ne pouvez les maîtriser. Que devez-vous faire ? C'est le moment de recourir aux pratiques qui permettent de venir à bout de l'état de rajas, et souvenez-vous bien je vous prie, que l'on surmonte rajas grâce aux pratiques du bhakti et à la répétition du japa.

Quelquefois vous vous apercevrez que sattva prédomine, bien que les autres gunas opèrent aussi l'un après l'autre. Bien entendu vous n'avez pas à éliminer sattva. Vous devez au contraire fortifier ce guna parce-que sattva est souhaitable. Tamas guna ne l'est pas, et il vous faudra le réduire. Rajas guna est aussi indésirable et il vous faudra donc aussi réduire rajas guna. Tandis que tamas guna prédominait, il vous fallait le réduire, quand rajas guna prédominait, vous aviez à la réduire, mais quand sattva prédominait en présence de rajas et de tamas, il vous fallait intensifier la puissance de sattva guna par des méthodes différentes, qui sont justement définies dans les textes yogiques. Vous voudrez bien vous rappeler les méthodes qui permettent de renforcer votre sattva guna (peut-être grâce à dharana, peut-être grâce au satsang, peut-être grâce à l'étude de livres, ou peut-être grâce à un régime alimentaire adéquat).

Tout chercheur spirituel doit donner non pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais beaucoup de son temps à l'analyse de l'influence des trois gunas. Alors, quand vous vous apercevez que pendant un mois le mental est resté tout à fait concentré, mais qu'à l'intérieur il manifeste une certaine instabilité, vous reconnaîtrez l'état oscillant du mental dans vikshipta. Maintenant, par exemple, votre état est instable. Vous ne l'avez pas stabilisé, mais vous l'avez maîtrisé. Lequel des gunas est le plus puissant ? Si c'est tamas guna, vous allez descendre ; votre sadhana va s'amenuiser. Si sattva prédomine, vous serez concentré, vous allez entrer en méditation. Ainsi, en général, vous devez déchiffrer votre état intérieur pendant la méditation et selon vos conclusions employer un moyen plutôt qu'un autre.

On dit que le Yoga commence lorsque l'état vikshipta du mental est atteint. Kshipta et moodha, les deux états précédents, ne sont pas yogiques. Ils sont ce que nous appelons les états "mondains" du mantal. Moodha est bien loin de tous les concepts yogiques.

Maintenant nous passons à "ekagrata". Ekagrata signifie fixité du mental et dans cette fixité le rajas guna et la tamas guna sont absents ; il n'y a plus que sattva guna. Lorsque le mental atteint un état de fixité, à ce moment rajas et tamas sont tous les deux totalement absents ; sattva seul prévaut. Lorsque cet état est atteint, alors il ne reste plus à viser que nirodha, l'arrêt total. À ce niveau ni tamas, ni rajas, ni sattva, ni aucun de ces trois gunas n'existe. C'est un état du mental appelé trigunatita (au-delà des trois gunas, là où la conscience s'est absolument libérée des griffes des trois gunas). Lorsque votre conscience individuelle est vierge de l'impact des trois gunas, et lorsque seule demeure cette conscience, sans aménité, ni penchant pour les trois gunas, l'état de conscience ainsi atteint est appelé nirodha.

Voici donc terminée la comparaison entre l'éveil de la conscience de la kundalini et la terminologie yogique explicitée ici.


Extrait de "Propos sur la Liberté, commentaires des yoga-sutras de Patanjali" de Swami Satyananda Saraswati.